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Soyons francs. Je n’ai aucune sympathie particulière pour Caroline Fourest. Je suis en désaccord avec beaucoup de ses analyses, voire en frontale opposition quant à certaines de ses prises de position. Je n’aime pas sa tendance à diaboliser certains de ses contradicteurs. Mais puisque, suite aux derniers événements survenus à l’ULB, il faut prendre parti, je me dois de me rallier à ses côtés.

Que s’est-il passé ? Le point de départ est une conférence donnée à l’Université Libre de Bruxelles ayant pour thème : « l’extrême droite est-elle devenue fréquentable ? ». Un débat non contradictoire puisque l’ULB a décidé de ne pas accueillir en son sein des représentants de l’extrêmes droite. Ainsi sont présents sur scène, Guy Haarscher, Hervé Hasquin et Caroline Fourest, tous trois opposés violemment aux thèses d’extrême droite mais prêts à débattre de l’évolution politique de Marine Le Pen.

Je suis allé à ce débat sans attendre de Révélation, en craignant, je l’avoue, une copieuse séance d’autosatisfaction autour de « notre belle identité humaniste ». Mais tout avait bien commencé, les propos ne relevaient pas de la plus primaire démagogie anti-lepéniste et entraient doucement dans le fond du débat. Mais cela n’a pas été plus loin. Pourquoi ? Parce que quelques dizaines de militants, manifestement opposés à la venue de Caroline Fourest à l’ULB, ont décidé de la priver de son droit de parole. Cela a commencé par des sonneries de portables intempestives, pour terminer dans un chahut général jusqu’à l’annulation pure et simple de la conférence. Le chef d’orchestre de ce chaos, un jeune chercheur faisant partie du corps scientifique de l’Université, Souhail Chichah, n’a pas raté son coup. Des petits groupes de fauteurs de trouble étaient disséminés dans la salle afin d’assurer un capharnaüm incontrôlable.

Illustration par Milan Milanov

Alors que les choses soient claires. Oui, on peut critiquer Caroline Fourest pour certains de ses propos, oui on peut n’avoir aucune sympathie pour elle. Mais quelles que soient nos opinions ou nos contestations, il y a des règles à respecter. L’Université Libre de Bruxelles, fondée sur le principe du Libre Examen, se targue d’être la garante d’une certaine liberté d’expression. À l’ULB, on débat. Mais on ne débat pas n’importe comment.

Dans la vie intellectuelle, comme dans la société, il y a des règles élémentaires à respecter. Celles-ci ne devraient pas faire l’objet d’un débat. Le respect de son interlocuteur, le respect du temps de parole, et la simple courtoisie sont des principes primordiaux pour assurer une certaine qualité à l’échange d’opinions. L’action menée par Monsieur Chichah ne relève donc pas du débat d’idées mais du terrorisme intellectuel. Puisque cette action avait été savamment orchestrée sur Internet bien avant le début de cette conférence, il s’agit là d’une condamnation a priori des propos qu’aurait pu tenir Caroline Fourest.

Ce n’est donc pas une attaque sur le discours, mais bien une attaque sur la personne. Pour Monsieur Chichah, l’ « Ethos » prime sur le « Logos ». Pour Monsieur Chichah et ses amis, rien de ce qu’aurait pu dire Caroline Fourest n’eût représenté le moindre intérêt. Et forts de cette opinion pour le moins tranchée, Monsieur Chichah et ses amis se sont senti le droit de saboter cette conférence au mépris de tous les autres auditeurs. Quel bel exemple d’esprit de tolérance et d’amour du débat construit. Lorsque, devant l’impossibilité de continuer le déroulement du débat, Monsieur Haarscher invita le fauteur de trouble en chef à prendre la parole sur l’estrade, celui-ci – une écharpe en guise de foulard sur la tête – ne se contenta que du martèlement du slogan « Burqa Blabla » sous les applaudissements de ses partisans. Quelques propos pour « dénoncer l’islamophobie » de la journaliste française suivent, avant que le jeune chercheur ne regagne sa place au côté de ses supporters. Par cette attitude, il ne fait nul doute que ce jeune homme a fait honte à son Université.

Voilà le monde dans lequel on doit vivre. Celui où l’on a tous les droits, du moment que l’on revendique le statut de victime. Ces agitateurs se sentent insultés par les propos de Caroline Fourest, ils s’octroient donc le droit légitime de l’empêcher de s’exprimer. Et ce au nom des mêmes arguments qui devraient permettre à celle-ci de prendre la parole librement. « Je pense donc je suis » a cédé sa place à «  Je souffre donc je peux »

Quel est le bilan ? Je ne doute pas que nombre de vidéos seront disponibles sur Internet et que Monsieur Chichah et ses amis parviendront à « faire le buzz ». Mais quelle image donnent-ils de leur cause ? Celle d’une impunité toute-puissante, du mépris de toutes les règles du savoir-vivre, et enfin celle de la censure. Quels que soient les motifs d’une telle conduite, rien ne peut justifier une grossièreté aussi primaire.

La société multiculturelle nous impose des débats aux enjeux cruciaux. Mais suite aux événements survenus dernièrement à l’Université Libre de Bruxelles, nous pouvons nous poser la question : en sommes-nous à la hauteur ?

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