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Il est impossible de vivre en Belgique sans avoir été choqué et meurtri au plus profond de son être par la sinistre affaire Dutroux. La solidarité et la compassion de tout un pays avec les familles des victimes se sont cristallisées dans une marche blanche, en 1996 : dans le calme et la dignité, une population entière pleurait la souffrance et la disparition des jeunes filles.

L’atrocité des crimes commis et l’innocence absolue des victimes de Marc Dutroux rendent cette affaire inoubliable. Le temps n’y change rien : aujourd’hui, le souvenir et la compassion restent intacts.

Dernièrement, la possibilité de la libération anticipée de Michelle Martin nous donne beaucoup à réfléchir. Mais ce n’est pas la réflexion qui domine dans l’énorme tempête médiatique et dans les avalanches de réactions sur la toile qui nous secouent ces dernières semaines. C’est l’indignation qui dicte sa loi. Des commentaires des articles en ligne aux groupes Facebook « anti Michelle Martin », on observe un déferlement de propos indignés, de haine, allant même régulièrement jusqu’à l’appel au meurtre.

L’indignation est un concept devenu très à la mode depuis qu’en décembre 2010, Stéphane Hessel a ébranlé le monde des idées avec son opuscule « Indignez-vous ! », vendu à des millions d’exemplaires. Le livre du vétéran du Conseil de la Résistance eut un impact énorme, sur toutes les générations.

En quelques pages, Stéphane Hessel nous invite à sortir d’une léthargie politique et philosophique pour entrer dans l’histoire, par le biais de l’indignation d’abord, et l’engagement ensuite. « Je vous souhaite à tous, à chacun d’entre vous, d’avoir votre motif d’indignation. C’est précieux. Quand quelque chose vous indigne comme j’ai été indigné par le nazisme, alors on devient militant, fort et engagé. On rejoint ce courant de l’histoire et le grand courant de l’histoire doit se poursuivre grâce à chacun. Et ce courant va vers plus de justice, plus de liberté mais pas cette liberté incontrôlée du renard dans le poulailler. »1

Malheureusement, si l’indignation peut conduire à l’engagement et au militantisme, elle mène plus rarement à la réflexion et l’analyse. L’indignation procède d’une certitude et d’un jugement moral, pas d’une prise de recul ou d’une invitation à l’intelligence. L’indignation relève davantage du registre de l’émotion que de la raison. C’est une réaction instinctive qui peut parfaitement se transformer en cul-de-sac philosophique, car elle ne nécessite aucun bagage intellectuel pour être adoptée. L’indigné juge et condamne, il ne met pas en perspective et ne s’embarrasse pas de la complexité du réel. Il tranche dans le vif. L’indigné est dans son camp, le camp du Bien.

Illustration par Milan Milanov

Or, dans cette affaire, l’indignation – bien qu’elle soit parfaitement compréhensible – ne suffit pas. Elle doit être pondérée par la raison. Il nous appartient de dépasser le choc émotionnel de cette nouvelle pour envisager les faits plus largement et plus froidement : nous interroger sur les rôles de l’incarcération des criminels et sur la différence entre justice et vengeance.

La fonction d’une institution pénitentiaire peut s’envisager selon trois aspects. Punitif d’abord : on prive de liberté celui qui a enfreint les règles de la société. Protecteur ensuite : on écarte de la société l’individu qui représente un danger pour elle. Educatif enfin : on prépare le détenu à sa réinsertion au terme de sa peine.

Dans un Etat de droit, la justice est appliquée selon les lois, et celles-ci s’appliquent à tous selon le principe d’égalité. Le fait que l’Etat détienne à lui seul le droit de rendre justice est la preuve même de notre civilité. Il assure ainsi le vivre ensemble, évitant la loi du plus fort et la guerre de tous contre tous.

L’Etat rend justice, précisément. Il n’assure pas la vengeance. La justice découle d’une évaluation de sang froid, dépassionnée. L’accusé a le droit d’être défendu, quels que soient ses crimes. Et dans un procès équitable. C’est la base de la société dans laquelle nous vivons, et à laquelle nous tenons. La vengeance, comme l’indignation, est une réaction emportée, émotionnelle. Elle ne s’occupe pas de mesure ou de justice, elle pousse le vengeur à se hisser au dessus des règles pour accomplir son dessein. La souffrance devient, pour lui et ceux qui la partagent, une source de légitimité pour agir hors des règles communes.

Michelle Martin, malgré les crimes odieux dont elle s’est rendue coupable, ne représente plus une menace pour la société. Son projet de s’installer en couvent en témoigne. Selon les dires des spécialistes qui l’ont côtoyée, sa conduite en prison est irréprochable. Elle peut donc légalement demander sa libération conditionnelle. Il n’y a qu’en réduisant la prison à son seul aspect punitif que nous pouvons rejeter cette demande. Devant l’atrocité de ses crimes, nous sommes tentés de lui refuser son droit pour qu’elle purge sa peine jusqu’à son terme. Mais cela ne serait-il justement pas de la vengeance, de vouloir la laisser enfermée et de marcher sur ses droits ? N’y a-t-il pas dans cette indignation une volonté d’infliger la souffrance à cette femme, elle qui en a tant infligé à des enfants innocents ? Il est reconnu que les individus ne peuvent se faire justice eux-mêmes. La justice ne peut davantage être laissée à « la rue », même si l’opinion publique peut faire évoluer le droit. Tant que la loi n’est pas modifiée, la foule ne peut imposer la sienne.

En prison ou non, le nom de Michelle Martin reste frappé du sceau de l’infamie. Dans un couvent ou derrière les barreaux, son nom restera dans l’histoire pour les atrocités qui ont été commises. La volonté de la garder au fond d’une cellule ne nous rendra ni plus humains, ni plus justes. Aucune vengeance n’apaisera la souffrance des familles, ni ne réduira la compassion que nous leur vouons.

Je préfère profiter de cette actualité pour me souvenir des victimes, réaffirmer mes sentiments envers leurs familles, sans entretenir de haine. L’indignation n’est pas bonne conseillère. Elle ne saurait se suffire à elle-même, sans pondération par la raison. De la même manière, il convient qu’à l’intelligence soit associée une morale. C’est pour cela que je nous souhaite à tous, un cœur intelligent.

1 Stéphane Hessel, Indignez vous !, Indigènes Editions, Ceux qui marchent contre le vent, décembre 2010, page 12

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