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Rarement dans l’histoire de la littérature, un ouvrage a su à lui-seul saisir son temps. Le miracle qu’est le chef d’œuvre de George Orwell, 1984, en est une parfaite illustration : il décrit et définit le totalitarisme dans toute son ampleur. Pourtant, il ne s’arrête pas là. Le livre paru en 1948 est aussi un texte fabuleusement prophétique, préfigurant les effets des plus formidables avancées techniques sur la société des hommes. Un Etat totalitaire, où les moyens coercitifs et de contrôle annihilent toute tentative de déviance. Où la culture elle-même ne se réduit qu’à un instrument, manipulable au gré du pouvoir en place. Ni liberté, ni pensée… Le monde tragique de 1984 a marqué des générations de lecteurs, et continue de résonner comme un avertissement : ainsi en va-t-il lorsque le peuple perd ses droits. Orwell nous incite donc à la plus grande vigilance. Les citoyens que nous sommes observent leur gouvernement avec attention. Lorsqu’une loi s’attaque de près ou de loin à nos vies privées ou à nos droits fondamentaux, nous sommes nombreux à nous lever et à rappeler les heures sombres de notre histoire.

Et si Orwell nous avait induits en erreur ? Trompé notre vigilance ? Si les menaces terribles, comme le contrôle des populations, le « newspeak », les « telescreens », la « déculturation »,… ne venaient pas exclusivement de l’appareil étatique, mais de la société elle-même ? Le monde totalitaire de George Orwell a-t-il nécessairement besoin d’une dictature absolue pour naître, ou peut-il germer sur les racines de la démocratie ?

We are watching Big Brother 

Impossible de faire un pas dans la société de 1984 sans être observé par la figure tutélaire du guide suprême Big Brother et sa Police de la Pensée. Partout, y compris dans la planque où Julia et Winston se retrouvent pour partager le reste de leur humanité : l’Etat veille continuellement.

Dans le monde de 2012, l’Etat n’est pas le seul à veiller. Il n’a pas le monopole de l’inquisition et de l’intrusion dans la vie d’autrui : les citoyens se surveillent eux-mêmes. Pour cela, ils sont bien équipés : téléphones portables, iPhones, iPads, Webcams, appareils photo numériques,… Il est devenu pratiquement impossible de sortir son nez sans être pris d’assaut par les flashes du progrès technologique. Difficile de se plaindre de ce comportement, nous l’avons tous adopté.

Dans le monde de 2012, la Police de la Pensée n’a pas besoin de rassembler des « dossiers », de payer des indics, de mettre sous surveillance sa population… C’est la population elle-même qui livre volontairement sa propre vie privée. Le citoyen reste prêt à se révolter si l’Etat entre par effraction dans son jardin. Mais parallèlement, il détruit de ses mains la clôture qui l’entoure.

La transparence obligatoire dans 1984 inquiète. La transparence volontairement consentie de 2012 ne fait pas débat, elle est démocratique. Les impudeurs ne règnent pas en maître uniquement sur Facebook ou sur les réseaux sociaux virtuels, elles trônent dans la presse, à la télévision, dans la politique, même dans la littérature. La télé-réalité devient peu à peu un mode de vie : je n’ai rien à cacher, à personne ! Le constat est là : nous sommes tous devenus Big Brother ; nous nous regardons tous.

Notre novlangue

L’une des trouvailles les plus géniales d’Orwell est l’invention du concept de « novlangue » (« newspeak », en version originale). De quoi s’agit-il ? D’une réforme perpétuelle de la langue, afin d’en appauvrir le sens et de la rendre plus fonctionnelle. Ainsi, disparaissent des dictionnaires les synonymes, les antonymes, les mots à plusieurs sens… L’orthographe elle-même se métamorphose pour laisser place à une architecture du mot totalement phonétique. Mais en quoi la novlangue est-elle une pierre angulaire du régime totalitaire de Big Brother ? La réponse est très simple : « Ne voyez-vous pas que le véritable but de la novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? A la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. »1

Illustration par Milan Milanov

En 2012, il n’est nul besoin d’être pessimiste ou odieux réactionnaire pour dresser le constat : la révolution technologique et l’effondrement du niveau scolaire ont anéanti l’orthographe et mis à mal la grammaire. Mais beaucoup d’entre nous se refusent à le déplorer. N’est ce pas là le destin de tout langage d’évoluer ? Cette évolution ne résout-elle pas les discriminations envers les élèves venant de familles défavorisées ? A quoi bon défendre à l’école les singularités d’une langue, à l’heure où il faut préparer nos enfants à vivre les prochaines étapes de la mondialisation ?

Notre langue n’évolue pas vers la novlangue. Elle subit la tyrannie d’une révolution démocratique. A l’écrit comme à l’oral ; à la télévision comme dans la presse ; en public comme en privé. Cette révolution est effective, et célébrée au nom de la simplicité, du « pas de prise de tête », du festif, du « cool », du « branché »…

« La langue de la pub et des magazines branchés n’est que la musiquette d’accompagnement d’une vision du monde où doivent triompher le show et le glam. (…) Mais qu’on ne s’y trompe, la tendance (mot branché s’il en est) n’est innocente qu’en apparence. Derrière la novlangue dans laquelle s’écrit et se parle le discours apologétique d’une société où la reine consommation, bien que se donnant les airs de se décliner sur une multitude de variantes, reste une et indivisible, c’est une société sans colonne vertébrale autre que celle que feint de lui procurer l’argent-roi qui s’avance masquée. »2

Notre cécité 

Notre monde change vite. Depuis 1948, nos découvertes scientifiques et techniques ont changé la face de la planète. Le roman d’Orwell ne relève plus de la science-fiction. Il demeure comme un génie d’anticipation. Mais si l’écrivain britannique nous a mis en garde contre l’aliénation totale d’un peuple sous le totalitarisme, il a peut-être condamné l’aliénation démocratique à échapper à notre vigilance. Si aujourd’hui, la culture cède doucement la place à autre chose, ce n’est pas dans le silence de la censure, mais dans la célébration d’un formidable élan citoyen.

1 George Orwell, 1984, Editions Gallimard, Collection Folio, 1972, page 79

2 Claude Javeau, Le French tel qu’on le speak, La Libre Belgique, le 10 juin 2010

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