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Dans le monde de 1984, le héros, Winston Smith, se pose la question de l’étendue du pouvoir de l’Etat. L’autorité de Big Brother s’exerce-t-elle également sur ce que l’on peut considérer comme la vérité terre-à-terre de la production scientifique ? Les lois de la physique ou des mathématiques, telles que la gravitation, obéissent-elles aux injonctions du pouvoir politique ? Cette question est tranchée par O’Brien, par ces phrases saisissantes : « La réalité est à l’intérieur du crâne. Vous apprendrez par degrés, Winston. Il n’y a rien que nous ne puissions faire. Invisibilité, lévitation, tout. Je pourrais laisser le parquet et flotter comme une bulle de savon si je le voulais. Je ne le désire pas parce que le Parti ne le désire pas. »1 La réalité n’est donc pas externe aux êtres. C’est ce que Winston comprend plus loin : « S’il pense qu’il flotte au-dessus du parquet et si, en même temps, je pense que je le vois flotter, c’est qu’il flotte. »2

En 2012, nous n’acceptons pas que la vérité soit dictée par le Parti du pouvoir. Nous célébrons les séparations, l’indépendance de la justice et de la recherche scientifique… des institutions qui produisent du savoir. Nulle entité verticale ne peut nous astreindre à penser que deux et deux font cinq. Pourtant, malgré tous nos sens en éveil, malgré la vigilance de notre libre-examen, nous sommes peut-être amenés à proclamer haut et fort : 2 + 2 = 5. Pas sous l’injonction de l’Etat totalitaire, bien sûr, ni sous la menace de la salle 101, mais sous l’autorité de notre propre subjectivité.

Toutes les subjectivités sont égales

« La démocratie est le plus mauvais système de gouvernement, à l’exception de tous les autres qui ont pu être expérimentés dans l’histoire. »3 Cette phrase de Winston Churchill devrait nous inviter aujourd’hui à la réflexion, voire à la méditation. En politique, le principe même de démocratie (souveraineté du peuple) implique l’élection ou le tirage au sort comme moyen de représentation. Nous pouvons considérer que le mouvement démocratique que suit notre société occidentale depuis la Révolution Française tend vers le suffrage universel. C’est-à-dire l’égalité parfaite entre chaque subjectivité. Un homme, un vote. Chaque voix est représentée avec la même force, le même poids. Aujourd’hui, le postulat de la démocratie qui veut l’exacte égalité entre les individus sur le plan juridique et politique, s’est introduit dans les sphères philosophiques, sociologiques et artistiques. La démocratie devient le prisme idéologique par lequel nous voyons le monde, nous interdisant ainsi de discerner le beau du laid, le bon du mauvais, au nom de la stricte égalité des idées.

« L’art lui-même est perçu comme la production de la subjectivité; et comme en démocratie, toutes les subjectivités sont égales – ou doivent l’être – l’idée se répand que dès l’enfance, dès les bancs de la petite école, nous sommes tous des artistes. »4

Le principe absolu de démocratie ne se contente pas de nous interdire la hiérarchisation des idées au nom de leur égalité. Elle rend également tout jugement moral impossible. En effet, le jugement en matière d’éthique dépend toujours de la situation géographique, sociale, temporelle, environnementale et culturelle. Il n’y a donc pas une morale universelle mais une multitude de morales sur lesquelles peut se baser l’éthique de chacun. En proclamant haut et fort leur équivalence, la démocratie nous interdit la condamnation ou l’encensement, au nom de l’ouverture et du respect de l’Autre.

Illustration par Milan Milanov

La réalité, dans le monde démocratique de 2012, n’est pas plus externe aux individus que dans 1984. Elle est multiple et non-partagée. Elle est personnelle. Si j’affirme que deux et deux font cinq, c’est ma vérité. Un contradicteur peut m’assurer que deux et deux font quatre, cela reste ma vérité, digne du même respect que chaque production subjective. Et ce, au nom de mes droits démocratiques. J’accepte l’existence de la subjectivité de l’Autre comme ayant le même poids que la mienne, mais je ne peux me résoudre ou me permettre à instaurer une hiérachie entre les deux.

Le « monde commun », condition initiale du débat d’idées, cède peut-être sa place à un ensemble de subjectivités égocentriques. Nous ne croyons plus à l’objectivité : la réalité extérieure aux êtres s’efface, non sous les injonctions d’une autorité verticale, mais sous le joug de la célébration de l’égalité horizontale entre les êtres.

1 Georges Orwell, 1984, Editions Gallimard, Collection Folio, 1972, page 373

2 Ibid, page 391

3 Winston Churchill,  11 novembre 1947, à Londres, Chambre des communes, dans The Official Report, House of Commons (5th Series), 11 November 1947, vol. 444, cc. 206–07

4 Alain Finkielkraut, L’Artiste dans la Cité, France Culture, le 11 octobre 2003

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