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Il m’est souvent arrivé de ressentir une vive déception en regardant l’une ou l’autre interview de grands acteurs. Le contraste entre la banalité de leurs propos et la consistance des personnages qui m’avaient émerveillé me fait tomber de haut. L’acteur est là, assis, face caméra, essaye d’être drôle, spirituel, pertinent, spitant… mais il est désespérément en dessous de ce qu’il a pu incarner à l’écran. Certains grands acteurs sont relativement vides, ce sont des éponges… Cela leur permet de s’adapter merveilleusement aux différents rôles, de s’imbiber de la substance d’un personnage, sans la parasiter avec les petites saveurs de leur personnalité. Des gens ordinaires qui incarnent à la perfection des personnages extraordinaires. Il devrait être interdit de les montrer en dehors de leurs rôles à l’écran… Je souffre de contempler une éponge sèche.

Fabrice Luchini n’est pas un acteur : il est un personnage, son propre metteur en scène et son auteur. Il est aussi merveilleux sur un plateau de télévision que sur les planches ; il n’a pas besoin d’un texte pour être fulgurant. Pour voir un Fabrice Luchini banal, il faut aller au cinéma. C’est là qu’on est le plus émerveillé – quand on connait l’énergie qu’il peut déployer en dehors de l’écran – : on le voit comprimer et contenir son génie pour incarner littéralement un homme normal. Il est l’antipode de l’acteur classique : il est un personnage extraordinaire qui joue à monsieur tout-le-monde.

Illustration par Milan Milanov

Le génie de Luchini ne se mesure pas seulement à ce qu’il est, mais aussi à ce qu’il fait. Il n’est pas uniquement l’artiste déjanté qui sublime ses névroses inopinément sur un plateau de télévision, et dont la seule présence est une insulte à la médiocrité moderne. L’ancien coiffeur travaille… Il travaille les grands textes, inlassablement. Le fruit de cette obsession est impressionnant : il transmet le génie et la beauté des textes… pas à un spectateur… mais à une salle entière ! Il est vulgarisateur sans jamais être traître. Il transmet, répète, change de rythme, reprend, digresse, mais ne trahit jamais… La totalité de son talent et de son humour est mise au service des grandes œuvres. Lafontaine, Celine, Nietzsche, Baudelaire, Flaubert, Muray… Toujours avec humilité, il ne rend pas hommage, il permet une résurrection. Dans un monde de plus en plus déconnecté de son passé, Fabrice Luchini fait œuvre de santé publique.

Avec son talent, il aurait certainement pu céder aux sirènes de la rentabilité, du populaire vulgaire. Faire des trucs qui marchent, obéir au marché. Mais Fabrice Luchini n’est pas talentueux, il est génial. Il n’est pas descendu flatter les bas instincts, il tire inlassablement son public vers plus haut que lui, et avec quel succès. 

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