Mots-clefs

, , , , , ,

Il y a quelques années sortait dans les salles obscures l’étrange et controversé Inglorious Basterds, réalisé par Quentin Tarantino. Cet hommage au western transposé pendant la Seconde Guerre mondiale nous invite à nous poser de nombreuses questions, sur le cinéma et sur nos représentations des faits historiques, particulièrement celles de la dernière guerre.

Le rythme et la trivialité

Le talent et la virtuosité de Quentin Tarantino ne sont plus un secret depuis des films comme Reservoir Dogs ou Pulp Fiction. Inglorious Basterds n’échappe pas à la règle : le réalisateur américain y démontre ses principales qualités : la gestion du rythme lent, le choix des musiques, l’humour et le soin des dialogues.

Le génie singulier de cet homme est de parvenir à tenir en haleine le spectateur pendant n’importe quelle scène, même si les dialogues ne présentent aucun intérêt. On se rappelle les débats sur le Quarter Pounder with Cheese et le système métrique dans Pulp Fiction, la question de la signification de la chanson de Madonna Like a Virgin au début de Reservoir dogs, ou encore le discours sur l’exception de Superman par rapport aux autres super-héros, à la fin du second volet de Kill Bill. Peu importe la trivialité des conversations, Tarantino parvient toujours à rendre ces échanges insignifiants tout à fait captivants.

L’ultra-violence

Le principal dénominateur commun des films de Tarantino est certainement l’ultra-violence. Mais il ne s’agit pas d’une violence ordinaire : le réalisateur la veut toujours esthétisante et humoristique. Il sait jongler avec les sentiments d’amusement et de répulsion pour mettre le spectateur dans une situation simultanée de dégoût et de divertissement. Un autre exemple de ce type de procédé est l’excellent C’est arrivé près de chez vous, de Rémy Belvaux. Que l’on coupe une oreille dans Reservoir Dogs, que l’on viole sauvagement Marcellus dans Pulp Fiction, on est toujours partagé devant cette fiction burlesque. Dans Inglorious Basterds, Tarantino franchit une étape : il donne une légitimité à ce déchaînement de violence. Huit soldats juifs parachutés en France avec pour seule mission de tuer des nazis. Sans chichis. Sans humanité. Ainsi, rien ne nous est épargné : on explose les crânes à la batte de baseball, on scalpe les cadavres… On marque le front des survivants comme du bétail. Et le public en redemande ! Le nazi n’est pas humain, nous le savons. On sait ce qu’il a fait. Il mérite ce châtiment.

Illustration par Milan Milanov

Illustration par Milan Milanov

Lorsque j’ai vu le film pour la première fois en salle, les gens applaudissaient et riaient pendant que le Bear Jew matraquait le soldat allemand à la batte de baseball jusqu’à ce qu’il ne reste plus de sa tête qu’une bouillie rougeâtre sur le sol. Devant l’expression de cette vengeance anachronique, les spectateurs étaient extatiques.

Pourtant, si Tarantino utilise des nazis comme victimes non-innocentes pour se mettre le public dans la poche, il n’en reste pas là. Par un détour subtil, il va nous confronter à notre propre soif de sang. Vers la fin du film a lieu dans le cinéma parisien la première du film de propagande de Goebels La fierté de la Nation. Un film narrant les exploits du soldat allemand Zoller, qui, à lui seul, perché dans un clocher, abattit plusieurs centaines de soldats américains. Lors de cette projection privée, Tarantino nous montre les nazis baignant dans l’opulence et vêtus de leur plus beaux uniformes, rire à gorge déployée… Le portrait qu’il en dresse est sans concession : une fin de kermesse trop arrosée où se déploie la vulgarité des bas instincts dans toute son ampleur. Le Führer lui-même ne cache pas sa joie en voyant tomber les hordes de soldats ennemis sous les balles du Reich :  « Goebels, c’est votre meilleur film ».

En nous montrant ces nazis dégoûtants, vautrés sur leurs strapontins, se délectant du spectacle de la mort, Tarantino, à mon sens, ne fait que nous tendre un miroir. Il ne fait que mettre en perspective notre comportement face au spectacle répugnant qu’il nous offre.

Anachronisme et fantasme

On a beaucoup disserté sur le fait que Tarantino réinvente l’Histoire. Certains ont été gênés que l’on touche avec si peu de précaution à une période dont la référence constitue certainement l’un des piliers de notre démocratie occidentale contemporaine. D’autres, au contraire, s’en sont félicités, observant d’un très bon œil cette forme de « désacralisation ». L’argument a du poids : au nom de quoi la Seconde Guerre mondiale jouirait d’une unicité de représentation ? Pourquoi ce statut d’exception ? Tarantino tranche cette question avec Inglorious Basterds mais réalise un film qui, sans doute, est un pur produit idéologique de son époque.

Nous, les générations qui n’avons pas connu la guerre, avons été éduqués dans l’obsession de celle-ci. Des cours d’Histoire, aux représentations cinématographiques et littéraires, nous avons développé un lien idéologique indéfectible avec les événements survenus entre 1939 et 1945. Ceci n’a rien d’étonnant, les ruines du Vieux Continent ont permis la construction européenne, la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme… En un mot, nos démocraties modernes se sont érigées sur cette phrase : « Plus jamais ça ! »

En témoigne le second paragraphe de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme : « Considérant que la méconnaissance et le mépris des droits de l’homme ont conduit à des actes de barbarie qui révoltent la conscience de l’humanité et que l’avènement d’un monde où les êtres humains seront libres de parler et de croire, libérés de la terreur et de la misère, a été proclamé comme la plus haute aspiration de l’homme. »1

Mais devant ce spectacle d’horreur à peine croyable, nous ne cherchons que rarement à comprendre. La perfection absolue des rôles de victimes et de bourreaux nous pousse sans doute à une forme de mémoire par identification. « Qu’aurions-nous fait ? » Que l’on soit juif ou non, l’héritage de la guerre et de la Shoah nous touche très profondément. La première génération de l’après-guerre triomphait en 1968 en reprenant un vocabulaire et un imaginaire calqués sur ceux de la dernière guerre : « CRS : SS ! », « Nous sommes tous des Juifs allemands », « Nous sommes les nouveaux Partisans »…

Ce dont nous avons hérité, entre autres, de mai 1968, c’est l’arrogance philosophique et historique. À la question « qu’aurions nous fait ? », nous avons l’audace de répondre : « Résistance ». Faisant fi de toute distance, nous n’hésitons pas à endosser les habits des victimes et des héros afin d’acquérir une légitimité pour nos propres fins. Ainsi, nous convoquons Hitler dès que nous désirons nous battre. Et ce, quelle que soit la lutte. Cette tentation a été parfaitement décrite dans le magnifique livre, Le Juif imaginaire, d’Alain Finkielkraut, dans lequel il décrit son passage de l’identification à la fidélité. « Pensez-donc : avec le judaïsme, j’avais reçu le plus beau cadeau dont puisse rêver un enfant de l’après-génocide. J’héritais d’une souffrance que je ne subissais pas ; du persécuté je gardais le personnage mais je n’endurais plus l’oppression. »2

Nous nourrissons donc un fantasme… celui de vivre les événements qui nous ont été épargnés, pour nous révéler comme héros et sauver l’humanité. Généralement, nous invoquons le passé dans le présent pour y parvenir. C’est ce qu’on appelle le point Godwin. Quentin Tarantino va, lui, jusqu’au bout de ce fantasme et procède à l’envers : il convoque le présent dans le passé pour réécrire l’Histoire. Une histoire avec une autre fin… une histoire où les Juifs se vengent eux-mêmes des Nazis. Par ce procédé, Tarantino viole un tabou et, le temps d’une fiction, réalise le désir primaire des générations de l’après-guerre. L’image du Juif n’est donc pas celle du déporté en pyjama rayé, mais celle du commando, mitraillette en bandoulière, acteur de l’Histoire et maître de son propre destin, qui change le cours des choses.

Quentin Tarantino va plus loin que tous nos excès. Volontairement ou pas ? Difficile à dire : le talentueux réalisateur donne souvent l’image d’un enfant qui joue avec un bâton de dynamite. À quel degré doit être vu ce film ? Je l’ignore. Il pointe ou incarne néanmoins certains travers moraux de notre société.

1 Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, 1948, préambule, paragraphe 2, http://www.un.org/fr/documents/udhr/

2 Alain Finkielkraut, Le juif imaginaire, Seuil, 1980, page 13

Publicités