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Ceux qui suivent ce blog depuis ses débuts ont sûrement remarqué qu’il m’arrive souvent de citer Alain Finkielkraut dans mes textes. En ce début d’année 2013, je me propose de lui consacrer un article entier.

Car souvent, dans mon entourage – y compris proche – , faire référence à Alain Finkielkraut n’est pas sans risque. Le philosophe est pour le moins controversé. Réactionnaire de droite pour les uns, sioniste sans discernement pour les autres… Rares sont ceux, parmi les jeunes de ma génération, qui le lisent et l’écoutent avec intérêt. Rares sont ceux qu’il inspire, comme moi. L’admiration que je lui voue n’implique évidemment pas un acquiescement docile à toutes ses idées. J’aime au contraire être en désaccord ; je ne suis pas de ceux qui veulent faire taire à tout prix celui qui pense autrement, celui dont la pensée ne rejoint pas le consensus démocratique. Je n’ai rien contre le débat civilisé.

« L’homme qui ne sait pas ne pas réagir »

Modernité oblige, j’ai découvert Alain Finkielkraut sur Internet. Paradoxe ironique, puisque lui-même se présente comme un critique sans concession de l’ère numérique. Il n’est pas connecté, il hait les téléphones portables, dont il est d’ailleurs démuni. Pourtant, ses interventions télévisées se retrouvent invariablement sur la toile. Ses admirateurs, ses détracteurs, ses ennemis, ou simplement des observateurs se chargent de diffuser en masse la quantité impressionnante d’interviews et de débats auxquels il participe.

Ce qui frappe en premier lieu, pour celui qui le découvre, c’est la liberté de penser qu’il s’accorde. Il n’hésite pas à sortir des sentiers battus du consensus pour explorer les alentours. Ainsi, le philosophe peut déranger, en portant le débat sur des terres où nous n’avons pas l’habitude d’aller. En nous emmenant si loin, dans le vrai ou dans le faux, il permet à nos arguments d’être confrontés à une critique radicale. Une pensée n’est effective que si elle supporte l’épreuve de la confrontation. Alain Finkielkraut permet souvent, à ceux qui l’écoutent, de réévaluer leur pensée et revoir leurs opinions.

Cette radicalité est à la fois sa plus grande force et sa plus terrible faiblesse. Elle s’incarne dans la volonté de saisir les choses dans leur complexité, au delà des apparences convenues, mais elle le mène parfois à perdre sa cohérence, devenant ainsi le siège des attaques de ses détracteurs. Cette radicalité est doublée d’une sincérité certaine, qui le pousse à réagir dès qu’un évènement mérite mieux, selon lui, que le traitement préétabli de la « bien-pensance ». Ce qui fait de lui, « l’homme qui ne sait pas ne pas réagir », selon Milan Kundera. Un homme rongé par le devoir de faire entendre sa subjectivité et un discours dissonant.

Illustration par Milan Milanov

Illustration par Milan Milanov

L’école, la culture, la littérature, la transmission des savoirs, la technologie, la technique… Ses sujets de prédilection, qui lui ont valu de nombreuses invitations à la télévision, peuvent sans doute être réunis en une seule et même question : celle de la critique de la modernité. À mon sens, c’est là son plus grand crime. Impardonnable aux yeux de ses contradicteurs. Dans la concorde de la pensée d’aujourd’hui, la modernité n’a pas à être critiquée. Elle est tout simplement synonyme de progrès. Progrès, c’est-à-dire qui va vers le mieux. Celui qui s’y essaie se retrouve alors assis sur le banc des réactionnaires, sans que l’on puisse juger de la pertinence de ses arguments.

Ni bien-pensant, ni mal-pensant… pensant

Le « politiquement incorrect » n’est pas un raisonnement en soi. Nombreux sont ceux qui se font un point d’honneur d’aller contre le courant par principe. Mais cet « anti-prêt-à-penser » devient alors lui-même une grille de raisonnements préétablis. Alain Finkielkraut n’est pas intéressant car il est « politiquement incorrect », mais précisément parce qu’il ne l’est pas par réflexe pavlovien. Il n’est pas le représentant d’une idéologie absolue et monolithique : il tente, à mon sens, d’y échapper pour construire un jugement dégagé. On a donc du mal à le classer… or l’époque adore mettre les gens dans des cases : gauche, droite, centre, raciste, anti-raciste, antisémite, extrême-droite, démocrate, progressiste, réactionnaire, etc.

Il est de plus en plus rare dans ce monde de croiser des gens qui stimulent l’intelligence, qui font appel à la culture et au passé pour éclairer le présent. Malgré les nombreux sujets sur lesquels je suis en désaccord avec lui, la dette que j’ai envers Alain Finkielkraut ne se limite pas uniquement à la remise en question des axiomes de la société démocratique occidentale. Son amour de la littérature est contagieux. Je lui dois, par dessus tout, la découverte et la redécouverte d’auteurs formidables comme Joseph Conrad, Philip Roth, Tibor Déry, Vassili Grossman, Albert Camus, Milan Kundera…

Il est souvent plus facile de s’indigner que de réfléchir. Il est plus aisé de coller une étiquette que de tenter de comprendre la complexité d’une pensée. Quel que soit votre jugement sur Alain Finkielkraut, je ne saurais trop vous conseiller de parcourir des ouvrages tels que Le juif imaginaire, L’imparfait du présent, Un cœur intelligent

Je terminerai par cette phrase d’Albert Camus, issue du discours du 22 janvier 1958 : « J’essaie, en tout cas, solitaire ou non, de faire mon Métier. Et si je le trouve parfois dur, c’est qu’il s’exerce principalement dans l’assez affreuse société intellectuelle où nous vivons, où l’on se fait un point d’honneur de la déloyauté, où le réflexe a remplacé la réflexion, où l’on pense à coup de slogan et où la méchanceté essaie de se faire passer trop souvent pour l’intelligence. »