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On ne s’émerveille plus de rien. Depuis que la ville de New-York est entièrement détruite, au moins deux fois par an, sur grand écran – par des extraterrestres ou des déferlantes gigantesques ; que des dinosaures plus vrais que nature nous vantent les mérites de tels ou tels produits à la télévision entre deux programmes ; on ne s’étonne plus de rien non plus. Il y eut une époque où le cinéma dépaysait encore. Je l’ai connue. Je me rappelle lorsque Jurrasic Park, le film de Steven Spielberg, est sorti dans les salles. « C’est incroyable ! On y voit de vrais dinosaures ! » Le public était littéralement assommé devant le réalisme des créatures préhistoriques, projetées dans le monde d’aujourd’hui. Terrifiant.

Les effets spéciaux numériques ont probablement tué une partie de la magie du cinéma. Ce constat paraît fallacieux : les images de synthèses ne permettent-elles pas au réalisateur de représenter le plus fidèlement possible des fantasmes, des mondes imaginaires, des situations impossibles… sans contrainte de la part du réel ? Peut-être. Ne sommes-nous pas impressionnés de voir détruite une ville entière ? Sans doute. Mais je ne suis pas sûr que cela soit quelque chose dont nous devons nous réjouir. Car en contrepartie, le public devient peu à peu blasé. Tout parait normal : la Terre détruite ? Bof. Un crash d’avion ? Des robots géants s’affrontent au milieu des buildings ? Mouais. New-York en cendres ? Encore ? La question légitime du spectateur « comment ont-ils pu faire cela ? » n’est plus posée ; la réponse est implicite et toujours la même : par ordinateur ». Nous sommes donc condamnés à ne plus être émerveillés. Quel que soit le réalisme des images qui nous sont présentées, leur caractère artificiel nous saute aux yeux par leur extravagance.

Illustration par Milan Milanov

Illustration par Milan Milanov

Il n’y a pas que dans les salles obscures que l’émerveillement, l’étonnement et le dépaysement battent en retraite. On peut remarquer, sans trop s’avancer, que la connexion permanente dont nous faisons l’objet, grâce aux technologies de pointes, nous rendent difficile à surprendre. Que n’avons-nous pas vu, des paysages lointains aux mondes inconnus, des animaux étranges aux cultures retirées ? Tout est à portée de clic. On fait le tour en quelques URL… Même les plus beaux musées proposent des visites en ligne. Cet accès plus ou moins universel à la culture a peut-être néanmoins un effet collatéral inquiétant, celui de l’effondrement de la valeur du savoir. A quoi bon apprendre lorsque tout est mis à disposition instantanément ?  Une génération, gavée d’images et clips HD depuis l’âge du biberon, élevée devant (parfois par) la télévision, peut-elle recevoir en héritage une culture ? Qui peut-elle prendre en exemple depuis que la jetset a pris la place de l’élite ?

Dans Le premier homme, dernier roman – inachevé et magnifique – d’Albert Camus, celui-ci raconte son enfance et sa jeunesse en Algérie, où il a grandi à mi-chemin entre la misère et le soleil. D’un point-de-vue déterministe, son destin ne le prédisposait pas à recevoir le prix Nobel, en 1957. C’est l’école qui l’a sauvé, qui l’a arraché à la misère. Comment ? Par le dépaysement offert par le maître, Monsieur Germain (Monsieur Bernard dans le texte).

« La pluie pouvait aussi bien tomber comme elle le fait en Algérie, en cataractes interminables, faisant de la rue un puits sombre et humide, la classe était à peine distraite. Seules les mouches par temps d’orage détournaient parfois l’attention des enfants (…) Mais la méthode de M. Bernard, qui consistait à ne rien céder sur la conduite et à rendre au contraire vivant et amusant son enseignement, triomphait même des mouches. (…) Et ces enfants qui ne connaissaient que le sirocco, la poussière, les averses prodigieuses et brèves, le sable des plages et la mer en flammes sous le soleil, lisaient avec application, faisant sonner les virgules et les points, des récits pour eux mythiques où des enfants à bonnet et cache-nez de laine, les pieds chaussés de sabots, rentraient chez eux dans le froid glacé en traînant des fagots sur des chemins couverts de neige, jusqu’à ce qu’ils aperçoivent le toit enneigé de la maison où la cheminée qui fumait leur faisait savoir que la soupe aux pois cuisait dans l’âtre. Pour Jacques, ces récits étaient l’exotisme même. »1

Cette école-là, idéalisée certes, n’existe probablement plus aujourd’hui. L’exotisme a déserté la classe. Pas uniquement à cause des politiques scolaires et du nivellement par le bas, mais également par le remplacement des élèves par des jeunes déjà blasés par un monde qui leur montre tout, mais qui n’explique quasiment rien. Ce triste constat m’a sauté aux yeux lors d’une conversation avec un ami cher, devenu instituteur primaire, dont le désespoir de donner ses leçons en face de gamins de dix ans plongés dans les magazines people, blasés et nonchalants, le pousse à remettre en question le sens de son métier. Tous ses élèves ne sont pas dans ce cas, bien sûr. Mais ces enfants d’une dizaine d’années, désenchantés par l’enchantement permanent, ne rêvent plus qu’aux paradis artificiels que nous leur vendons : le fric, le strass et les paillettes de la jetset.

1 Albert Camus, Le premier Homme, Gallimard, collection folio, 2000, page 161

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