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Il est regrettable qu’à l’heure d’aujourd’hui la réflexion politique ne s’échafaude plus qu’à partir de faits divers. Les éternels « sujets de société » ne se pensent que par le truchement d’histoires individuelles, souvent tragiques. Dernier sujet qui agite les amateurs d’indignation et de révolte, la question du baptême étudiant. Les deux camps se font face : d’un côté ceux qui veulent l’interdire, de l’autre ceux qui le défendent. Les arguments stériles fusent de part et d’autre sur la toile. Les photos, les articles, les billets d’humeur s’échangent et se partagent sur un rythme fébrile. Dans ce grand magma d’affirmations péremptoires, il est difficile de séparer les sujets, de traiter différemment les problématiques diverses.

Avant de continuer, il est normal que je définisse ma propre condition. J’ai été baptisé à l’ULB en 2004, j’ai ensuite été comitard de baptême pendant deux ans. C’est sur ces expériences, que je ne regrette aucunement et qui demeurent importantes pour moi, que je m’appuie pour écrire ce texte. Vu la violence de la polémique, je tiens également à préciser que je comprends parfaitement les étudiants qui ne font pas – ou n’ont pas fait – leur baptême et n’éprouve absolument aucune sorte de mépris à leurs égards.

Autant le dire tout de suite, je ne suis pas de ceux qui affirment que le baptême est une expérience merveilleuse à tout point de vue, qui transforme un garçonnet influençable en jeune homme indépendant et intellectuellement autonome. Je ne suis pas plus de ceux qui le définissent comme un rituel d’un autre âge, où se manifeste le sadisme débridé d’une jeunesse pervertie et alcoolique.

Le baptême est à mon sens une expérience d’absurde extrême, dans la mesure où il pose un ensemble de situations absolument improbables dans la vie de tous les jours, qu’il pousse des gens à agir selon d’autres normes que celles de la cité. Il n’est pas nécessaire de donner des exemples : ceux qui l’ont fait s’en rappellent, ceux qui ne l’ont pas fait en ont sûrement déjà été témoins.

Cependant, le malentendu quant à la finalité est inévitable. Celui qui ne l’a pas vécu n’a du baptême que cette image : celle de la transgression des codes et des consensus. Je comprends donc qu’il puisse ressentir une forme d’indignation, voire de pitié et de colère, à la vue d’un bleu méprisé.

S’il dépasse cependant son indignation, il comprend néanmoins que ce traitement ne lui est pas imposé : le baptême est un jeu de rôles proposé à des volontaires. À tout moment, chacun est libre de quitter la partie si les règles ne lui conviennent pas. S’il existe une forme de violence symbolique, il n’y a pas de contrainte physique.

Illustration par Milan Milanov

Illustration par Milan Milanov

Comme dans toute situation où un rapport d’autorité est effectif, il existe des abus. Abus d’alcool, abus d’autorité, etc. On parle souvent de la pression qui pèse sur les épaules des bleus et qui peut les pousser à certains excès ; on parle en revanche plus rarement de la pression similaire qui s’exerce sur les comitards, et qui peut elle aussi engendrer certaines dérives. Car si les bleus sont encadrés et contrôlés, il n’en est pas toujours de même pour les comitards.

Contrairement au bleu, la pression qui s’exerce sur le comitard n’est pas une injonction définie et verticale, elle est liée au groupe social dont il fait partie. Elle est horizontale. Ce qui est grisant pour le comitard, ce n’est non pas de détenir (théoriquement) le commandement absolu des bleus, mais ce que Sebastian Haffner appelait, dans des circonstances bien différentes, « l’encamaradement des hommes » : le désir de surenchère pour déclencher l’hilarité, le respect, ou l’admiration de ses pairs. À mon humble avis, la plupart des abus à regretter procèdent de cela.

« Il y a un bonheur à se fondre dans la masse, “à se laisser porter par un grand fleuve tranquille de confiance et de rude familiarité”, à ne plus avoir à décider du bien et du mal ou du mal et du moindre mal, ou du bien essentiel et du bien secondaire, à ne plus répondre de ses actes devant un juge intérieur et à faire ce que font les camarades parce que le juge, désormais, c’est eux. Il y a un bonheur à être dépouillé non du droit d’expression mais de la pénible tâche de penser par “les schémas collectifs de l’espèce la plus triviale”. Il y a un bonheur enfin à se défaire du carcan des conventions et des manières en disant “Merde !” pour exprimer sa désapprobation et “Salut, bande de cons !” en guise d’apostrophe amicale. La camaraderie est un baume aux tourments de soi. 1»

De manière générale, la guindaille est un milieu qu’ont déserté la politesse et la courtoisie, au profit de l’humour gras. Les insultes sont de simples moyens de se saluer. Cette caractéristique installe une ambiance ambivalente, une forme d’agressivité permanente. En exagérant légèrement, nous pourrions parler de retrait de la civilisation. C’est en cela que le baptême est une expérience intéressante à vivre, des deux points de vue : celui du bleu, comme celui de comitard. Mais si la réflexion du bleu est aiguillée et stimulée (c’est le propre du baptême), le comitard est souvent seul face à sa condition, car la guindaille peut agir en dictature festive. Pire, il a parfois tendance à se considérer hors de l’expérience, comme un simple médiateur, un conservateur de tradition. Il peut considérer son rôle comme acquis et, loin de tout recul, se laisser bercer par la camaraderie.

Comment répondre à ces excès ? L’époque actuelle ne fait pas dans la dentelle : si quelque chose peut s’avérer dangereux, interdisons-le sur-le-champ ! Voici la position dont se réclament les plus ardents adversaires du folklore estudiantin. Je n’ai pas besoin de préciser mon profond désaccord avec une pensée aussi binaire : il est regrettable que la démocratie, en voulant répondre globalement à des cas particuliers, tende à remplacer le commerce entre les êtres par des lois interdisant tout comportement différent du consensus (santé, sécurité, etc.). Néanmoins, il me semble nécessaire de penser les dérives potentielles ou effectives du baptême de l’intérieur, avec les acteurs concernés (autorités académiques, cercles étudiants, comités de baptême, etc.)

Pour terminer, le baptême est une expérience riche et diverse. Chacun vient prendre ce qu’il est venu chercher, voire plus. Pour certains, c’est un simple souvenir de quelques années d’insouciance, pour d’autres une étape cruciale de la construction de leur personnalité. Quel que soit le degré auquel ils ont été marqués, dans toutes mes rencontres qui l’ont vécue jusqu’au bout, je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui regrettait l’expérience.

1 Alain Finkielkraut, L’encamaradement des hommes, Lecture d’Histoire d’un Allemand de Sebastien Haffner, dans Un coeur intelligent, Stock/Flammarion, 2009, page 100

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