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« Le pire débat politique de l’histoire des Etats-Unis ! » C’est par cette sentence que la plupart des observateurs ont qualifié le deuxième débat télévisé qui a opposé Donald Trump et Hillary Clinton – tous deux candidats à la succession de Barack Obama à la maison blanche. Si c’est avec regret que ce constat est établi, il n’est pas sans explication. La personnalité de Donald Trump est connue des Américains depuis des décennies et s’est illustrée dans le monde politique depuis la primaire du parti républicain.

De la télé-réalité à la politique…

Indéniablement, le succès politique de Donald Trump a surpris la plupart des Américains, à commencer par les ténors du parti républicain. Ce que « The Donald » a compris au détriment de ses adversaires à la primaire, c’est qu’une campagne électorale ne se gagne pas sur un programme précis et chiffré ou sur un discours politique subtil et ciselé. Une campagne, aujourd’hui, se gagne à coups de slogans percutants, à coups de buzz, de dérapages, d’accusations ad hominem, de démentis cinglants, … bref, en utilisant toutes les armes choyées par les chasseurs d’audimat de la « télévision-poubelle ».

Il n’est donc pas étonnant de voir émerger une star de la télévision au plus haut sommet de l’ambition politique. Mais quelle est la nature de ce lien étrange entre politique et télé-réalité ?

Le principe de la télé-réalité consiste à mettre en scène des individus dans ce qu’ils ont de plus trivial, de ne rien cacher de leurs impulsions et de leur comportement instinctif. On y présente des individus « sans sur-moi ».

Le succès de ces émissions repose, après réflexion, sur trois piliers. Le premier est la « réalité », qui facilite l’identification aux protagonistes pour le téléspectateur. Ils partagent le même langage « cru » de la vie quotidienne. Le second pilier est ce que nous pourrions appeler le voyeurisme : la jubilation d’observer des personnes qui se comportent comme si elles n’étaient pas filmées, d’être témoin d’une intimité. Dans une émission de télé-réalité, on ne choisit pas ses mots avec précaution, on ne prépare pas de discours à l’avance, on obéit au dictat de la spontanéité en faisant abstraction des caméras. Le troisième pilier est l’admiration. Ces candidats ordinaires de la télé-réalité deviennent des stars – souvent temporairement, le temps d’une émission – et font l’objet d’une authentique vénération.

« Proche des gens », « sans langue de bois », « spontané », « authentique », « admirable », sont des qualificatifs dont chaque politicien rêve de se voir affublé. Il n’est donc pas étonnant d’observer des convergences de stratégie entre le monde des starlettes en manque de reconnaissance et celui des gouvernants en quête d’électeurs.

"New American Star" par Milan Milanov

« New American Star » par Milan Milanov

L’anti-aristocrate

Ce qui fait défaut au candidat de ce genre d’émission par rapport à l’artiste (le talent) devient paradoxalement sa force car derrière la starification de la médiocrité se trouve un message tant politique que philosophique – et sacré pour un Américain – : tout le monde peut réussir. C’est ainsi que « The Donald », milliardaire qui défraye la chronique des scandales, peut devenir un personnage politique dans lequel une large frange de la population – même très pauvre – se retrouve : le type qui parle comme nous, qui ne s’encombre pas de la bienséance, qui fait les mêmes plaisanteries de mauvais goût, mais qui, lui, a accompli le rêve américain : il est riche et puissant. Mieux : ni sa richesse, ni sa puissance ne lui a fait renier le « franc-parler » et le bon sens populaire ! Un anti-aristocrate dans une république démocratique qui donne naissance à des dynasties (Kennedy, Bush, Clinton, etc.)

Toute la campagne de Donald Trump à la primaire républicaine a répondu aux codes de la télé-réalité, et ce pour le plus grand plaisir des médias. C’est en utilisant ces codes qu’il a pu habiller sa vulgarité des oripeaux du « parler vrai », qu’il a pu maquiller son inexpérience en qualité prépondérante et des promesses fumeuses en espoir de « rendre à l’Amérique sa grandeur ».

La coqueluche des médias

D’abord perçu comme un candidat fantaisiste à la primaire républicaine, les télévisions lui ont tendu le micro en espérant le dérapage, le clash ou le buzz qui allait créer des tweets et des retweets et faire grimper la courbe d’audience. Ils n’ont pas été déçus. Trump par ses outrances fait rire, sidère, exaspère, inquiète… et donc fait vendre. C’est donc grâce à la complicité sidérée – et parfois cynique – des médias américains (y compris ceux qui lui sont hostiles) que la stratégie de communication de Donald Trump a triomphé dans le débat politique –  souvent pour le pire. Ces mêmes médias qui s’étranglent aujourd’hui devant sa vulgarité et qui déplorent le niveau catastrophique de la campagne électorale ont été les premiers à le mettre en avant pendant la primaire (et même avant [1]) pour augmenter leur audience.

Après avoir été battu dans les trois débats qui l’ont opposé à la candidate démocrate et devant les derniers sondages qui prévoient sa défaite (avec une marge assez nette), le milliardaire hurle au complot médiatique et remet même en question le système électoral tout entier. Il n’a peut-être pas tort lorsqu’il prétend que la plupart des journalistes lui sont hostiles. Il oublie cependant qu’il a bâti sa popularité sur leur cynisme et leurs intérêts.

L’alternance sacrifiée

De son côté, la candidate démocrate ne fait pas rêver. Dans un pays où des zones entières sont ravagées par le chômage et la désindustrialisation, où une part de plus en plus importante de la population affirme sa défiance envers le « système politico-médiatique » et crie sa soif de changement, elle n’incarne que la triste continuité. De plus, elle a cédé à la facilité en axant une grande partie de sa campagne à discréditer Trump plutôt qu’à exposer son propre projet. Elle a donc choisi de convaincre les Américains de ne pas voter pour Trump plutôt que de les convaincre de voter pour elle.

Pour faire entendre leur mécontentement, les déçus d’Obama n’auront donc le choix en novembre qu’entre faire le saut dans le vide avec Trump, ou voter Clinton la mort dans l’âme. C’est sans doute là le problème majeur que pose la victoire de Donald Trump à la primaire du parti républicain : la confiscation de l’alternance et sa réduction au degré zéro de la politique.

Une part non négligeable de l’électorat votera Trump en novembre, souvent en considérant que sa fortune personnelle lui assure une indépendance politique inédite, ou tout simplement pour « emmerder le système ». D’autres Américains, sans doute plus nombreux encore, iront voter par défaut pour Hillary Clinton, afin de ne pas voir se réaliser ce qui ressemble à une farce de mauvais goût. Le perdant de cette élection ne sera pas que Trump, mais la politique elle-même. Élue par défaut, la future-présidente se retrouvera à la tête de deux Amériques difficilement réconciliables. Mais cette campagne décevante aura eu au moins le mérite de pointer du doigt ce que devient une démocratie dans un monde où le divertissement de masse bas de gamme a remplacé la culture : un combat de clowns sous un chapiteau de cirque.

[1] Voir à ce sujet l’interview de Carl Bernstein (ancien journaliste au Washington Post qui enquêta avec Bob Woodward sur l’affaire du Watergate) “Triumph of the idiot culture”. 

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